LA SECONDE NAISSANCE
     
LA SECONDE NAISSANCE
La résurrection animale existe. Les animaux ont des âmes. Il faut les protéger. La vie est plus forte que tout. Elle s’adapte à tous les contextes pour porter le message de l’espoir. Son organisation sort parfois des schémas classiques. Le miracle se produit dans quarante centimètres d’eau uniquement pour perdurer une espèce pendant des millions d’années. Trichoptères, diptères, plécoptères, éphémères, libellules et bien d’autres familles d’insectes aquatiques, émergent du liquide uniquement pour se reproduire après y avoir passé pendant des années leurs adolescences, leurs jeunesses. Sur une pierre, sur un brin d’herbe, le souvenir du passé, un habit vide, une mue ultime, une exuvie, leur ancienne carte d’identité. La larve sorcière, la nymphe laide se transforment, s’habillent des plus belles parures d’amour pour voler à la recherche d’un partenaire sexuel et laissent dans leur sillage les sculptures vidées d’une jeunesse moche. La seconde naissance est esthète pour être vitale à l’espèce. Il faut absolument plaire pour continuer le voyage éternel des gènes.
Les chances de se reproduire dans l’air sont plus grandes que dans l’eau : moins de prédateurs, plus de facilité de déplacement, plus d’opportunité de rencontrer l’amour, meilleure circulation des hormones sexuelles. Les nymphes des insectes aquatiques doivent se transformer très rapidement en insectes ailés au bord de l’eau pour échapper aux poissons, aux batraciens, aux reptiles. Instants sensibles ouverts à la sélection naturelle. Les plus faibles, les plus lents, les maladroits sont automatiquement éliminés du circuit par les prédateurs.
L’envolée doit être immédiate. En un instant, tous les repères changent, il faut s’orienter dans un nouveau monde tout en évitant ses dangers par réflexe. Pas le temps d’apprendre. La génétique a tout prévu, les informations ont été codées dans l’ADN. Les insectes ailés savent instinctivement s’orienter dans les airs pour trouver leurs partenaires amoureux. De cette renaissance, seule l’exuvie, sculpture creuse et souvenir larvaire d’une vie aquatique, signe la présence de la vie. Le vide reste, la vie s’envole, un destin s’accomplit. La seconde naissance résume en quelques instants l’évolution de la vie aquatique à la vie aérienne ou terrestre. Il a fallu des millions d’années d’adaptation pour que les animaux sortent du liquide pour coloniser la Terre ferme. Il faut quelques secondes aux insectes aquatiques pour résumer ce passage.
Le tégument de l’insecte grandissant est remplacé par un nouveau plus large en extrayant l’ancienne peau ou mue pendant sa croissance et exuvie lors de sa transformation en insecte ailé. Cette étape dans la croissance de certains animaux est sous la dépendance d’une régulation hormonale souvent guidée par des changements de facteurs externes tels les variations de paramètres physico chimiques de l’eau : pH, salinité, composition ionique, température etc ou les productions qualitatives et quantitatives en nourriture d’une rivière. Certains aliments produits pendant une période induisent les croissances des insectes et provoquent chez eux avec certaines substances qu’ils contiennent des changements hormonaux. Le monde dans le monde, celui de l’insecte qui varie dans le monde extérieur variable.

Les insectes aquatiques possèdent un exosquelette rigide ou cuticule composé de chitine, de kératine qui leur interdit une croissance continue. Les mues successives permettent une croissance par palier. La cuticule se renouvelle au niveau de l’épiderme en quatre étapes principales toutes guidées par le système hormonal de l’insecte. Pendant l’exuviation, les larves ou les nymphes avalent de l’air ou de l’eau en grandes quantités pour accroître la pression de l’hémolymphe (équivalent du sang) Leur cuticule se déchire sur les lignes de moindre résistance (tête et thorax) laissant passer la nouvelle larve, une nymphe ou un insecte ailé et adulte. La nouvelle cuticule est molle et souple. L’insecte reste très vulnérable en ces instants de par la densité de son corps mais également de par l’émission de molécules dans l’eau pendant la mue qui sont reconnues par les prédateurs aquatiques. Les poissons reconnaissent ces odeurs véhiculées dans les veines d’eau. Ils se postent en aval dans l’attente des éclosions d’insectes aquatiques. Ils peuvent selon les odeurs hormonales reconnaître l’espèce d’insectes aquatiques voir leurs stades de vie ainsi la qualité de la production.

Le nouvel insecte se dégage en cherchant refuge. Il laisse derrière lui une trace permanente de son passage et de son existence. La présence qualitative et quantitative des exuvies stockées permet d’étudier l’écotoxicité des sédiments. Si un sédiment est pollué, les insectes disparaissent et leur mues également. La disparition peut être sélective. Elle aide à la compréhension des impacts et leur identification. Les polluants se transfèrent par contact des sédiments aux peaux des insectes : les exuvies. En analysant les mues, on identifie les polluants présents dans les sédiments.
Si les exuvies jouent un rôle de bio indication, elles permettent surtout d’évaluer et de situer les productions nutritionnelles des cours d’eau. La qualité, la quantité d’exuvies sur un parcours définit sa richesse biologique. Les exuvies tracent la production d’insectes dans le temps. Elles racontent l’histoire de la rivière et sa projection vers le futur tout en véhiculant l’information de sa santé, de sa biodiversité par le développement des populations d’insectes aquatiques. L’exuvie source de renseignement nutritionnel pour le poisson et sanitaire pour l’homme intègre la globalité des évènements se déroulant dans une rivière pour mieux en comprendre le scénario.
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